« La reproductibilité technique de l’œuvre d’art modifie le rapport de la masse à l’art[1]» disait Walter Benjamin dans son essai écrit dans les années 1930, remarquant le changement du mode de participation suscité chez les masses, qui ingurgitent les images. Si les néologismes indiquent les prédominances et les préoccupations d’une époque, alors la notion d’ère de la post-vérité décrit l’évolution des interactions entre la politique et les médias au XXIe siècle, où les débats sont orientés vers l’émotion. Quelles sont les conséquences du regard sursaturé d’images ?
Ce texte se propose de démontrer dans un premier temps l’utilisation des codes de l’icône byzantine dans les illustrations du conte intitulé « Les voyages de Făt-Frumos » (Călătoriile lui Făt-Frumos, 1985), une légende roumaine réinterprétée par Alexandru Mitru (1914-1989), écrivain et auteur de littérature pour enfants. Le livre est illustré par l’artiste Val Munteanu[2] (1927 – 1996) qui a exploré diverses formes de l’art graphique au cours de sa carrière : caricature, illustration de presse et de livres, affiches ou art décoratif. Dans un deuxième temps, l’analyse élargit la réflexion sur le pouvoir de l’image en traitant les tentatives de réappropriation par des figures politiques de la forme des idées des choses, c’est-à-dire du prototype.
Făt-Frumos représente l’archétype masculin solaire et le héros de la mythologie roumaine. Il naît après que sa mère ait chanté une louange au Soleil et fait un rêve dans lequel la Lune lui accorde son approbation, lui annonçant qu’elle aura un fils destiné à beaucoup voyager. Sur la couverture du livre, Făt-Frumos, les yeux fermés, tient dans sa main droite un sabre et dans la gauche les rênes de son cheval ailé. Le héros n’est ni en posture de combat, ni figé. Le conte le décrit comme un personnage souvent triste, qui ressent très tôt une inquiétude et un fort désir de départ pour « trouver l’introuvable » (a găsi negăsitul), car les guerres qu’ils ont menées à cause des caprices des princesses ou des tyrannies des empereurs ont renforcé son intuition que le monde a été détourné de son cours normal et que la vérité a été cachée. Sa mère lui explique qu’il existe plusieurs sortes de vérités dans le monde : celle des empereurs, celle des pauvres, celle des jeunes, celle des vieux. À cela, le héros rétorque qu’il fait référence à la « vérité véritable » (adevărul-adevărat) car il existerait un miroir dans lequel le monde se reflète non pas tel qu’il apparaît, mais tel qu’il est réellement. Il désire parcourir toute la terre, affronter tous les dangers pour trouver ce miroir.

Les illustrations de Val Munteanu reprennent l’un des principaux codes de l’icône, la ligne claire qui enferme les idées dans ses formes et qui se caractérise par la simplicité. Dans l’icône byzantine, tant le regardeur que l’image sont actifs. Afin de ramener au présent ce qui est contemplé, la profondeur est supprimée et cela conduit à accroître l’importance de la ligne et la clarté des éléments représentés en évitant la superposition et en utilisant une composition verticale[3]. L’arrière-plan de l’image sur la couverture du livre « Les voyages de Făt-Frumos » symbolise le monde que le héros va parcourir, dans une perspective qui transforme l’espace en motif. La composition circulaire se répète dans toutes les illustrations créées par l’artiste pour ce conte, prenant une fonction multiple : elle peut désigner la Terre, un rêve ou aussi un miroir enchanté du monde, à travers lequel le héros et par extension le lecteur-spectateur, regardent les injustices et les malheurs des hommes.
Dans la tradition de la peinture byzantine un élément constructif simplifié de la composition est généralement utilisé, afin d’obtenir le rythme mais aussi la purification d’une figure. Ensuite, les éléments de la composition sont ordonnés de manière rythmique en fonction de ce dénominateur commun[4]. C’est par ce procédé que les motifs décoratifs de l’illustration sur la couverture du livre créent un rythme visuel où les étoiles servent d’anneau céleste, qui entraine le regard dans un mouvement circulaire annonçant le hors-temps du conte. Élément potentiellement déstabilisateur, la crinière du cheval est stylisée et enfermée dans des lignes accompagnant le mouvement circulaire qui part du visage du héros et se continue avec l’encolure du cheval.
Afin de trouver le miroir enchanté, des anciens conseillent à Făt-Frumos de chercher le pommier rouge. À la manière d’un Orphée, il saisit son luth et, accompagné de son cheval ailé, il descend dans les villages pour prendre part aux joies, aux peines et aux fêtes des hommes. Le héros est plutôt un témoin de ces événements. La vie lui semble alors encore plus injuste et cruelle qu’il ne le soupçonnait auparavant, comme lorsqu’il voit un jeune berger gisant, poignardé par deux couteaux. Cette scène évoque le poème folklorique roumain Miorița. Il décide de chercher un remède pour le ramener à la vie, mais l’herbe de vie s’avère sans effet. L’artiste Val Munteanu encadre dans une composition circulaire l’image du berger qui accepte son sort avec sérénité. Pour ne pas faire souffrir sa mère, il prie son agnelle de présenter sa mort comme un mariage durant lequel une étoile tomba. Les montagnes de cette illustration s’inspirent de celles de la peinture byzantine, dans laquelle celles-ci représentent le lieu de la révélation divine et prennent la forme d’un escalier dans le but d’orienter la figure vers le croyant. Cependant, dans l’image créée par l’artiste pour ce conte, l’unité est brisée car nous avons affaire à deux espaces narratifs, le regard explorant les références au poème folklorique qui sont insérées comme un camée dans les voyages du héros. L’unité de la composition est fragmentée et le regard est attiré dans toutes les directions, en explorant les éléments décoratifs, comme si deux sphères de réalité se percuteraient.

La chromatique repose sur une palette fortement contrastée et hiérarchisée. Le contraste entre couleurs chaudes et couleurs froides est très marqué, ce qui dirige le regard vers la figure principale. Les couleurs ne cherchent pas le naturalisme, chacune d’entre elles étant rattachée à une figure pour marquer son importance en termes de narration et de sens. La plupart des illustrations présentent deux registres, comme dans l’icône byzantine, où le registre supérieur est le domaine du divin et celui inférieur du monde terrestre, ce dernier apparaissant à une échelle réduite, pour montrer sa moindre importance. Făt-Frumos est une sorte de figure d’intercession pouvant passer d’un registre à l’autre.
Après de nombreuses péripéties, le héros trouve le pommier enchanté perché sur un rocher, au bout du monde. Ici, le temps s’est arrêté et seul le globe terrestre continue de tourner. Interrogé sur le miroir, l’arbre magique lui dit de couper une pomme en deux et d’en verser quelques gouttes dans chaque œil. On nous raconte qu’après cela, une nouvelle lumière s’allume dans les yeux du héros et qu’il revient sur terre avec le miroir enchanté dans les yeux, regardant le monde en profondeur, au-delà des mots trompeurs ou des apparences mensongères.
L’image peut servir de support mental pour remonter vers des prototypes sans s’arrêter dans un système de projection personnelle et de spécificité, en permettant l’abandon de la forme des choses pour aller vers la forme des idées des choses. Marie-José Mondzain, philosophe et spécialiste de l’art et de l’image, définit l’icône non pas comme représentation, mais comme présentation, au sens de manifestation de présence de l’essence divine, qui reconduit au prototype invisible. Les prototypes, qui sont la forme des idées des choses, renvoient donc au monde des idées et présentent au lieu de représenter[5]. Pierre Garcia considère que l’icône s’inscrit dans la première étape de l’histoire des rapports entre les choses des formes et les formes des choses : « […] l’icône se présente elle-même comme unité, transcendance et forme […] les hommes de l’icône ont su réaliser ces formes idéales et unir ainsi dans l’Idée des choses, les choses et leurs images »[6].

Si le but ultime de l’image sacré est la communion entre l’icône et celui qui la contemple, les illustrations de Val Munteanu contiennent des dispositifs de distanciation à travers lesquels le héros nous paraît lointain et inatteignable. Il existe un seuil, une impossibilité de « communion » entre notre monde et celui de Făt-Frumos et cela est énoncé sans ambiguïté dans le conte-même au moment où au cours de ses voyages le héros rencontre un jeune homme sans jambes, car celles-ci avaient été dévorées par un dragon (zmeu). Ce personnage parait être un double mortel de Făt-Frumos : il est chanteur et tous deux doivent sauver leur bien-aimée, enlevée par un dragon. L’artiste évite la représentation crue des membres manquants, créant une image sans description et aux couleurs ternies. Pour le chanteur sans jambes, aucun dénouement heureux n’est possible : la jeune fille qu’il espérait revoir est déjà morte et il ne lui reste rien d’autre à accomplir qu’offrir une fleur de fougère[7] sur un autel. Il mourra lui-aussi par la suite, tandis que Făt-Frumos poursuivra ses voyages au nom de la vérité, de la paix et de l’amour des hommes, tel un voyageur cosmique, une figure inaccessible qui veille sur le monde sensible. Les illustrations sont en adéquation avec le texte. Il n’y a pas de dialogue visuel entre le lecteur et Făt-Frumos : une distance est créée en montrant le héros de dos, pensif, le regard tourné vers ailleurs ou en interaction avec d’autres personnages. Jamais son regard ne croise celui du spectateur.
Par rapport à l’aura, c’est-à-dire l’unicité d’une œuvre dans son espace-temps, Walter Benjamin distinguait quatre âges de l’art : la première époque est l’art des origines, qui est cultuel ; l’art de la deuxième est muséal ; la troisième époque est celle de la reproduction mécanique et massive et dans le quatrième âge l’art est politique. Aujourd’hui, la réception collective et simultanée de l’image, rendue possible par la diffusion en temps réel, implique un renforcement du pouvoir politique de l’image car celle-ci agit directement sur l’opinion, l’émotion collective et la mobilisation.

En 1940, arrive au pouvoir en Roumanie le Mouvement légionnaire, une organisation paramilitaire d’orientation nationaliste-fasciste et à caractère mystico-religieux, anticommuniste, antisémite, antihungariste (magyarophobe), romophobe, anticapitaliste et antimaçonnique. La même année, une exposition intitulée Munca legionară (Le travail légionnaire) est inaugurée à Bucarest, sous la direction du peintre-graveur Alexandru Bassarab (1907-1941), auteur d’une œuvre[8] dans laquelle l’archange Michel, patron spirituel du mouvement, veille sur un enfant couché à ses pieds, où est inscrite la date de naissance de Corneliu Zelea Codreanu, le chef du mouvement. Corina Teacă affirme qu’il s’agit là d’une confirmation supplémentaire de l’existence d’un filtre religieux dans la réception de l’actualité et que cela permet d’accéder à des mécanismes de propagande à effet immédiat[9]. Dans un fragment de fresque réalisé par le même artiste, Alexandru Bassarab, et qui fait partie des œuvres hommage au culte public de Codreanu, la biographie du leader se mêle au folklore, avec des références au poème Miorița.
Codreanu, le chef du Mouvement légionnaire, a décidé de se marier en 1925, au moment où il était au sommet de sa popularité[10]. Vêtu d’un costume traditionnel, il est arrivé à cheval à la cérémonie, dans un geste de marketing politique. De nos jours, George Simion, cofondateur et président du parti d’extrême droite Alliance pour l’unité des Roumains (AUR) a tenté d’invoquer la figure de ce personnage politique en 2022, lorsqu’il a copié le mariage du leader légionnaire pour son propre mariage, qualifié par les politologues de « mariage avec le peuple » et non avec une personne. Comme Codreanu, il s’est marié dans un espace rural, a invité « tous les Roumains » à son mariage et a fait son apparition à cheval, vêtu d’un costume folklorique. Le politologue Cristian Pîrvulescu lie le légionnarisme au romantisme, rajoutant le fait que le mariage de Codreanu a été une mise en scène dans l’esprit des contes roumains, rappelant la rencontre entre Făt-Frumos et Ileana Cosânzeana.[11]

Un autre cas de tentative de réappropriation du prototype de Făt-Frumos est analysé dans une interview[12] pour le journal Evenimentul Zilei, où l’historien Traian Sandu, auteur du livre « Un fascisme roumain » (2014), décrypte quelques références discrètes au fascisme historique utilisées par Călin Georgescu, ancien candidat indépendant à la présidence roumaine lors des élections présidentielles de 2024, promu à travers le réseau social TikTok. Une de celles-ci est l’apparition de Georgescu sur un cheval blanc, habillé en costume traditionnel dans une vidéo[13] diffusée sur les réseaux sociaux. L’historien explique : « […] tout le monde y a vu une référence à Poutine, mais l’image faisait surtout référence à Codreanu. Afin de mobiliser la population rurale dans les années 1920 et 1930, Codreanu a également fait référence, dans ce cas, à la figure traditionnelle de Făt-Frumos. Il apparaissait vêtu d’un costume blanc, sur un cheval blanc, accompagné de sa bande de légionnaires, eux-mêmes vêtus de chemises blanches ou vertes, avec une plume à leur chapeau, comme dans les contes de fées. Lorsque Georgescu se promène et est filmé dans un décor similaire, il évoque clairement ce souvenir […] ».

Harponner des références au monde de la forme des idées des choses et se les approprier ne serait pas une tentative de soumission de ces prototypes ? Autrement dit, le dilemme consiste à savoir si ce processus affaiblirait la réception du prototype dans le mental collectif, réduisant sa force pour la transférer à un être qui ne peut pas échapper à sa condition dans le monde sensible. Une piste de réflexion se trouve dans les mots de Marie José-Mondzain : « Pour comprendre ce qu’est le pouvoir de l’image, il faut non seulement dire qu’elle est toujours image de quelque chose mais aussi que ce dont elle est l’image lui est étranger, substantiellement. Toute image est image d’un autre, même dans l’autoportrait. Cet écart est celui de la symbolisation, écart qui creuse un abîme infranchissable avec l’incorporation d’une présence substantielle et fatale. Le paganisme grec rejoint en cela le monothéisme biblique aussi bien que musulman. Tous partent de la conviction qu’un certain face-à-face tue et que, pour que la figuration soit possible, il faut faire un sacrifice, faire le deuil d’une présence identificatoire »[14].
[1] Walter Benjamin et al., L’oeuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique (Payot & Rivages, 2013), 109.
[2] “Biography,” Val Munteanu, January 28, 2015, https://valmunteanu.com/biography/.
[3] Georgios Kordis and Mihai Coman, Ritmul în pictura bizantină (Editura Bizantină, 2008), 83.
[4] Kordis and Coman, Ritmul în pictura bizantină, 27–28.
[5] Marie-José Préfacier Mondzain and Musée des beaux-arts, Présence de l’icône (Réunion des musées nationaux, 1992), 7–8.
[6] Pierre Garcia, “Artistes, Artisans, les choses des formes et les formes des choses,” Figures de l’Art. Revue d’études esthétiques 7, no. 1 (2003): 231–32, https://doi.org/10.3406/fdart.2003.1277.
[7] Il s’agit d’une fleur légendaire qui apparaît dans le folklore et les mythologies des pays de l’Europe de l’Est, dans la mythologie slave et dans celle des pays baltes.
[8] “Alexandru_Bassarab_-_Naşterea.Jpg (JPEG Image, 228 × 579 Pixels),” n.d., accessed December 11, 2025, https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/f/f2/Alexandru_Bassarab_-_Na%C5%9Fterea.jpg.
[9] de CORINA Teacă, ARTĂ ŞI IDEOLOGIE: EXPOZIŢIA MUNCA LEGIONARĂ, n.d.
[10] Tudor Stancu, “Nunta Record a Extremistului Corneliu Zelea Codreanu Îți Arată Că Unii Fac Orice Pentru Faimă,” VICE, August 23, 2022, https://www.vice.com/ro/article/nunta-record-zelea-codreanu-extrema-dreapta/.
[11] Andreea Pavel, “De ce face George Simion „nuntă cu poporul”, ca liderul Mișcării Legionare? Politologi: „Copiază nunta lui Corneliu Zelea Codreanu” / „Puternice rădăcini în comportamentul legionar” / „Nu mireasa contează, ci uniunea conducătorului cu poporul său”,” G4Media.ro, August 10, 2022, https://www.g4media.ro/de-ce-face-george-simion-nunta-cu-poporul-ca-liderul-miscarii-legionare-politologi-copiaza-nunta-lui-corneliu-zelea-codreanu-puternice-radacini-in-com.html.
[12] “Istoric, despre imaginile cu Călin Georgescu pe un cal alb: Face trimitere la Codreanu, nu la Putin,” Evenimentul Zilei, n.d., accessed October 27, 2025, https://evz.ro/istoric-despre-imaginile-cu-calin-georgescu-pe-un-cal-alb-face-trimitere-la-codreanu-nu-la-putin.html.
[13] CĂLIN GEORGESCU #CĂ #LIN #GEOR #GESCU #2025, n.d., accessed December 11, 2025, https://www.youtube.com/shorts/sNCZrEnU0UM.
[14] Marie-José Mondzain, L’image peut-elle tuer ? (Bayard, 2015), 35–36.
Auteur de l’article : GEORGIANA
Bibliographie
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Teacă, de CORINA. ARTĂ ŞI IDEOLOGIE: EXPOZIŢIA MUNCA LEGIONARĂ. n.d.



















































