En septembre 2026 j’ai soutenu mon mémoire de master à l’Université Bordeaux-Montaigne, intitulé L’art de convaincre : l’exposition internationale L’Art de Zhen Shan Ren, un maillon du circuit de communication des médias affiliés au Falun Gong. Mon objectif avec ce travail est de proposer une introduction à l’exposition The Art of Zhen Shan Ren en reconstituant les maillons qui la relient au circuit de communication des médias affiliés au Falun Gong.
L’exposition The Art of Zhen Shan Ren (L’Art de Zhen Shan Ren) est principalement abordée dans des articles multilingues, diffusés par les médias affiliés au mouvement religieux Falun Gong. Parmi ceux-ci, les principaux sont les sites internet Minghui.org, Clearharmony.net et Pureinsight.org.
Mon travail mobilise de nombreuses sources en quatre langues différentes, des entretiens et des échanges avec des personnes affiliées au Falun Gong et non-affiliées, auxquels s’ajoute une bibliographie, ainsi que des réflexions issues de ma visite de l’exposition L’Art de Zhen Shan Ren à Roussé, en Bulgarie, en février 2026. Il est nécessaire de mentionner le fait que certaines sources en ligne mobilisées dans ce mémoire ne sont désormais plus disponibles en ligne. J’ai choisi d’extraire et de publier sur mon blog quelques fragments constituants des analyses d’images.
La traduction de Zhen Shan Ren 眞善忍diffère en fonction des sources consultées : Zhen est traduit alternativement par « authenticité » ou « vérité » ; Shan est traduit par « bienveillance », « compassion » ou « bonté » ; Ren est traduit par « tolérance », « endurance » ou « patience ». En Anglais, la traduction est Truthfulness (ou Truth), Compassion, Forbearance. Le nom de l’exposition itinérante L’Art de Zhen Shan Ren, fait référence aux principes du Falun Gong 真善忍Zhen Shan Ren (Authenticité ; Bienveillance ; Tolérance). Selon les sources, on retrouve deux graphies différentes du caractère Zhen signifiant « Vérité » ou « Authenticité » : 眞 ou 真. Cette variation des caractères chinois se retrouve également dans les peintures[1].

D’après le site internet qui lui est dédiée, l’exposition The Art of Zhen Shan Ren [2] présente des œuvres primées issues des concours internationaux de peinture figurative organisés par la télévision New Tang Dynasty (NTD International Figure Painting Competition [3]) et a été accueillie dans plus de 900 villes réparties dans cinquante pays à travers le monde. Les artistes fondateurs de cette exposition sont les canadiens Xiaoping Chen, Kathleen Gillis et Zhang Kunlun. D’après les organisateurs, les œuvres présentées dans l’exposition itinérante ont été réalisées par plus d’une douzaine d’artistes ayant en commun la pratique du Falun Gong ou Falun Dafa.
Une particularité du sujet de mon travail a consisté en la difficulté d’établir une chronologie des pratiques artistiques liées aux adeptes Falun Gong. Les nombreuses sources émanant des médias affiliés au mouvement religieux attestent d’une évolution des expositions de peinture organisées par les pratiquants Falun Dafa au fil du temps. La chronologie sur le site officiel[4] de l’exposition marque le mois juillet de 2004 comme le début de l’exposition itinérante The Art of Zhen Shan Ren au Rayburn House, bâtiment du Congrès des États-Unis à Washington D.C. Alors que cette source affirme présenter des œuvres primées issues des concours internationaux de peinture figurative de la chaîne de télévision New Tang Dynasty, la confrontation des informations sur le site internet officiel de l’exposition et celui du concours international de peinture figurative NTD[5] (NTD International Figure Painting Competition) démontrent que l’exposition The Art of Zhen Shan Ren précède le concours et non l’inverse. D’autres sources consultées révèlent que les trois fondateurs de l’exposition, pratiquants Falun Gong, occupent également la fonction de juges pour les concours internationaux de peinture figurative organisés par la chaîne de télévision New Tang Dynasty (NTD), dont l’objectif est de mettre en valeur « l’authenticité pure, la bonté pure et la beauté pure » (pure authenticity, pure goodness, and pure beauty).
Le site internet Shen Yun Collections[6] est un lien direct entre les spectacles Shen Yun et l’exposition itinérante, présentant une exposition virtuelle avec des œuvres provenant de l’évènement The Art of Zhen Shan Ren et mettant en vente des copies de ces peintures. Le style pictural est la Renaissance européenne, affirme Shen Yun Collections, époque vue comme un ensemble de techniques se situant « au sommet non seulement de la civilisation occidentale, mais de l’ensemble de la civilisation humaine » et créant « un pont entre l’héritage populaire ancien de l’Orient et les plus hautes formes d’art que l’humanité puisse produire aujourd’hui » [7].
Les fondateurs de l’exposition itinérante L’Art de Zhen Shan Ren définissent leur peinture comme appartenant au style classique occidental de l’époque de la Renaissance : la « nouvelle Renaissance » ou néo-Renaissance (New Renaissance). À titre d’exemple, on cite l’article publié par Clearharmony.net sur l’exposition présentée du 25 mai au 29 juin 2014 au Prieuré de Locmaria, à Quimper, en Bretagne :
L’Art de Zhen Shan Ren permet de découvrir le Falun Gong, appelé également Falun Dafa, un ancien système de culture de soi et de pratique de l’esprit et du corps. Le nom de l’exposition, Zhen-Shan-Ren, fait référence aux principes du Falun Gong : Authenticité- Bienveillance-Tolérance […] Le style des peintures est majoritairement dans le style classique occidental de l’époque de la Renaissance. Les artistes nomment leur forme d’art “la nouvelle renaissance” [8].
Le nom de la famille Medici, famille qui incarne la Renaissance dans l’imaginaire collectif, fait partie d’une stratégie de légitimation, étant mis en avant dans des articles sur l’exposition The Art of Zhen Shan Ren qui citent Ottaviano de Medici de Toscane[9]. Dans les sources provenant des médias affiliés au mouvement religieux, le mot « Renaissance » est polysémique. Son emploi dépasse le cadre de l’acception propre à l’histoire de l’art, étant utilisé dans des slogans comme celui du concours de beauté NTD, présenté comme « une renaissance de la beauté classique » (A Renaissance of Classical Beauty[10]). La promesse de la résurrection des âges d’or culturels tels que la Renaissance italienne ou l’époque des Tang annoncée par les concours NTDTV, renvoie à la notion de « rectification de Fa », elle-aussi centrale au mouvement Falun Dafa. Li Hongzhi, fondateur du Falun Gong, affirmait lors de la conférence à New York, en novembre 2004, que nous sommes actuellement dans la « période de rectification du Fa (Loi, principe) », quand l’univers est en train d’être renouvelé. Dans ce contexte, la dégénérescence de l’art dénoncée par la chaîne New Tang Dynasty reflèterait une dégénérescence morale qui annonce l’étape d’une destruction.
Une convergence idéologique est identifiable entre plusieurs discours sur l’art qui font office de manifestes : le règlement du concours de peinture figurative organisé par la chaîne de télévision NTDTV, lié à l’exposition The Art of Zhen Shan Ren ; le texte publié sur artntd.com qui annonce le lancement de la « galerie d’art Renaissance » de NTD et l’essai-réquisitoire de Fred Ross, fondateur et président d’Art Renewal Center (ARC). Le site web Inspiredoriginal.org constitue le point de jonction entre les médias affiliés au mouvement Falun Gong et d’autres mouvements artistiques produisant des manifestes, désignant comme ennemis le modernisme et l’art contemporain, vus comme des « dégénérations » et des « dégradations » de l’art et de façon implicite, des valeurs morales.
Le lexique qui domine chez les visiteurs de l’exposition itinérante L’Art de Zhen Shan Ren cités dans les médias affiliés au mouvement Falun Gong dans les langues qui me sont accessibles (roumain, français, anglais, japonais) s’organise autour de l’émotion forte, qui construit un consensus : « une exposition qui touche le cœur »[11] ; « la cruauté dépeinte dans les œuvres » ; « c’est très imagé » ; « ces toiles sont assez éloquentes » ; « ces représentations-là sont vraiment difficiles déjà à regarder et à s’imaginer » ; « incroyable que l’on puisse infliger de telles horreurs à des êtres humains » ; « les tableaux sont très beaux et parfois très durs »[12] , « la véracité de ces tableaux qui sont magnifiques et qui contrebalancent l’horreur » [13], etc.
Certaines des reproductions exposées illustrent d’une façon si crue les tortures décrites comme étant infligées par le régime chinois, qu’il est nécessaire parfois de structurer la visite par étapes afin de ne pas heurter le regard des enfants qui visitent l’exposition. Par exemple, dans le cas de l’exposition de Marignane (France) en 2025, à la Médiathèque Jean D’Ormesson, le média Vision Times, affilié au mouvement Falun Gong, mentionne :
« Dans le but de préserver la sensibilité des plus jeunes enfants, l’association Culture et Sagesse avait soigneusement structuré la visite en trois étapes. La première mettait en avant la Beauté de la cultivation, illustrant l’harmonie et l’élévation spirituelle. La deuxième phase concernait la Persécution, tandis que la troisième présentait les images de la Répression. Une organisation qui visait à protéger les enfants, qui circulent librement dans la Médiathèque, afin d’éviter tout risque éventuel de heurt[14] ».
Samah Karaki, neuroscientifique, explique que lorsqu’un observateur voit une personne souffrir, au niveau neurobiologique, ce qui se produit chez la personne observée est d’une certaine manière, réfléchi dans le cerveau de la personne qui l’observe, « comme s’il s’agissait d’un miroir »[15]. Les recherches en neurosciences sociales ont conclu que « […] l’expérience de l’observation de la douleur chez une autre personne active une partie du réseau neuronal qui est également activé lorsque nous souffrons nous-mêmes[16] ». Une des caractéristiques de l’empathie est la sélectivité en réponse à la douleur des autres, cette disposition étant liée au favoritisme endogroupe[17].
Les adeptes Falun Gong ont rassemblé un grand nombre d’archives visuelles, où des photographies décrites comme présentant des victimes du PCC se mêlent aux créations artistiques et collages ou manipulations photographiques montrant des phénomènes qualifiés d’extraordinaires. Si les preuves existent, on peut se demander quelle est la finalité de la mise en scène utilisant une technique réaliste, employée par les peintres de ces tableaux ? Y-a-t-il le risque d’un remplacement des preuves par la peinture dans la mémoire collective ?
La réponse à cette dernière question se trouve dans l’exposition organisée à Roussé (Bulgarie) entre 16 janvier et 16 février 2026, dans deux tableaux, placés l’un à côté de l’autre dans la salle : Punishing Evil Collectively, réalisée par Zhang Kunlun et Organ Crimes, réalisée par Xiqiang Dong.
Dans la reproduction intitulée Punishing Evil Collectively on retrouve en haut, à droite ce que la description du cartel présente comme étant des preuves du prélèvement d’organes réalisé en secret sur des pratiquants Falun Gong encore en vie, par le PCC. Les adeptes seraient ciblés, car, affirme le texte, « [le PCC] il sait que les adeptes sont en bonne santé physique et mentale ». Quatre images sont incrustées dans le tableau, représentant le moment où ces preuves seraient révélées, lors d’une projection sur un écran face à la communauté internationale. Il est possible d’identifier les références de ces quatre images.
La première image à gauche utilise comme référence une photographie provenant d’un dossier nommé Witness to Torture[18], qui fait partie de l’archive Brutal Persecution sur le site internet Minghui.org. La photographie est intitulée Daqing Practitioner Wang Bin Tortured to Death by Xinfeng New Village Labor Camp et renvoie à un article en langue anglaise[19] qui date de 16 novembre 2000. D’après cette source, la victime serait Wang Bin, né le 2 août 1956, ingénieur en informatique à l’Institut d’exploration et de développement du gisement pétrolier de Daqing. Le camp de rééducation par le travail pour hommes de Daqing serait un lieu qui tente de « changer » de force les pratiquants de Falun Gong. Là, Wang Bin aurait été battu à mort parce qu’il refusait d’écrire des lettres de repentance.
La deuxième image présentée comme une preuve dans le tableau intitulé Punishing Evil Collectively a comme référence une autre photographie, prise après une autopsie, provenant du même dossier, Witness to Torture[20]. Le titre de celle-ci est Photo Evidences Showing Practitioner Liu Yufeng Beaten to Death (II) et renvoie à un article[21] sur Minghui.org qui date du 31 octobre 2000. La victime serait dans ce cas Liu Yufeng, 64 ans, d’ethnie han, membre du Parti, habitant du village de Xiaozetou, dans la province du Shandong. Il aurait été envoyé au centre de détention de Wendeng et battu pour avoir participé à une pratique collective à Dragon Hill, à Wendeng.
La troisième image désignée comme preuve dans le tableau est la photographie[22] d’un spécimen anatomique créé par Gunter Von Hagens, qui fait partie d’une exposition intitulée Body Worlds.

En 2018, une exposition de corps humains embaumés intitulée Real Bodies : The Exhibition[23] , décrite comme « un mélange d’art, de science et d’émotion » (a blend of art, science, and emotion as a museum of the self), a suscité la polémique en Australie. D’après un article de la BBC, des militants avaient affirmé que l’évènement pourrait inclure les corps de détenus chinois exécutés, y compris des prisonniers politiques. De leur côté, les organisateurs ont qualifié ces accusations de « mensonges » et de « sensationnalisme », expliquant que les vingt cadavres avaient été fournis légalement par une université de médecine en Chine, où les hôpitaux les avaient classés comme « corps non réclamés » (unclaimed corpses). Maria Fiatarone Singh, professeure de la faculté de médecine de l’université de Sydney, avait déclaré alors pour la BBC que les corps proviennent de la ville de Dalian, qu’elle avait décrit comme « l’épicentre » des exécutions de prisonniers liés au mouvement Falun Gong.
Dans un article de 2014 signé par Minghui sur le site internet Endtransplantabuse.org[24], on apprend que le sénateur John Madigan, le député Craig Kelly et la professeure Maria Fiatarone Singh avaient pris la parole lors d’un rassemblement organisé en Australie, devant le Parlement, pour condamner « le crime systématique » commis par le Parti communiste chinois (PCC), consistant à prélever des organes sur des pratiquants du Falun Gong encore en vie. À cette occasion-là, Maria Fiatarone Singh, citée par Minghui, aurait déclaré avoir été en contact avec de nombreux adeptes Falun Gong qui avaient autrefois été torturés en Chine. Les déclarations de la professeure font écho au discours qui entoure l’exposition itinérante L’Art de Zhen Shan Ren, car elle met en avant « la persévérance et la dignité de ces pratiquants » et décrit ses contacts avec les adeptes comme « une expérience incroyable » non seulement à cause des tortures atroces qu’ils ont subies, mais aussi « parce qu’ils n’ont jamais manifesté la moindre haine ni le moindre désir de vengeance » :
Professor Fiatarone Singh said that she has been in touch with many practitioners who were once tortured in China. She said that it was an incredible experience meeting with them. Not only because of the severe tortures they have suffered, but also because they have never shown a bit of hatred or desire for revenge. She said that the practitioners’ perseverance and dignity was very inspiring[25].
Dans un article issu d’un dialogue entre la spécialiste de l’image Marie-José Mondzain et la psychanalyste Laurie Laufer, la question du regard, de l’image et du spectateur est interrogée à travers différents exemples de « spectacles » : que ce soit une exposition de cadavres plastinés ou encore la morgue au XIXe siècle. Afin de comprendre ce que sont les enjeux politiques d’un dispositif de l’image, les deux spécialistes évoquent l’exposition Körperwelten présentant des cadavres plastinés, ouverte en 2001 à Bruxelles, évènement qui a alors fait scandale. C’est le professeur de médecine Gunther Von Hagens qui a développé le méthode appelé « plastination » (des corps), mise au point dans les années 1970-1980. Marie-José Mondzain explique :
Les plastinés sont des trompe-l’œil que leur nature ludique aurait dû destiner à être présentés comme des spectacles de foire autorisant les cris de stupeur et les fous rires […] Le musée et les expositions donnent une fausse place à ces objets et du même coup condamnent aussi le spectateur à une fausse place. Il n’est plus libre dans l’expression émotionnelle de ses réactions[26].
La quatrième image désignée comme preuve dans le tableau intitulé Punishing Evil Collectively est le tableau Organ Crimes réalisé par Xiqiang Dong. Dans la salle d’exposition à Roussé (Bulgarie), cette image se trouvait à côté de celle dans laquelle elle est incluse en miniature. Le cartel ne contenait mention ni de la technique, ni de l’année et l’image ne fait partie ni du catalogue paru en 2005, ni de la galerie en ligne NTD. D’après le site officiel de l’exposition, il s’agit d’une huile sur toile réalisée en 2007[27]. Il est possible d’acheter une reproduction[28] de cette image sur le site internet Shen Yun Collections pour le prix de 270 dollars. L’image, divisée en deux zones spatiales qui correspondent à deux zones morales distinctes, montre à gauche un policier et deux médecins qui effectuent un prélèvement d’organes sur un adepte Falun Gong, identifié par son badge tombé par terre, tandis qu’à droite, en retrait, un docteur repenti enlève ses lunettes comme pour ne pas voir la scène. Le cartel rajoute un détail : cette victime, comme tant d’autres, n’a bénéficié ni d’une anesthésie adéquate, ni de soins médicaux appropriés. D’après la description, le tableau s’inspire du témoignage de l’épouse d’un médecin chinois ayant pris part à ces actes.
Cependant, l’image juxtapose deux moments qui ne peuvent pas coexister du point de vue clinique, car elle montre à la fois le cœur déjà extrait, ainsi que la résistance de la victime, qui serre les yeux et les poings de douleur avec une telle force que cela nécessite l’intervention du policier. Ce choix de composition relève d’une ellipse temporelle, qui ne respecte pas une chronologie réelle et dont le but est l’intensité émotionnelle par une fusion en une seule image d’un « avant » et un « après ».
D’après les médias affiliés au mouvement Falun Gong, à la vue de ce tableau qui porte différents titres en fonction de la source consultée (Illegal Organ Harvesting ou The Organ Harvesting), les visiteurs sont « stupéfaits » (startled) et ils considèrent que les tableaux sont « très inhabituels » (the paintings were very unusual)[29]. D’autres pensent que le tableau Organ Crimes est « vraiment troublant »: He was stunned by the painting The Organ Harvesting, which depicted a surgeon removing a practitioner’s heart while he’s alive: “The painting is quite disturbing.” [30].
Jean-François Desserre, dessinateur, auteur de bandes dessinées et docteur en esthétique et sciences de l’art, rappelle qu’aucune époque n’a le monopole de l’horreur. Sa définition du terme est la suivante :
L’horreur, c’est le détail. Détail d’un récit, d’une torture, d’une blessure, d’une injustice. Plus simplement encore, l’horreur c’est le gros plan (ou gros pan) d’un visage, ce cadre plein d’une gueule qu’on reçoit “plein la gueule”. Le gore et le porno se rejoignent là-dessus : “Ça” nous saute à la gueule, tout comme les pieds sales du bourreau de la Crucifixion de saint Pierre peint par Caravage au premier plan de son tableau, soit à hauteur du visage du spectateur[31].
Frédéric Astruc, maître de conférences en cinéma à l’université Paul-Valéry Montpellier III explique l’étymologie du terme « horreur », qui serait un emprunt vers 1770 du latin horror signifiant « frisson d’effroi » ou « terreur sacrée » :
Le frisson d’effroi engage le corps lorsque celui-ci est saisi, paralysé par une vive frayeur. Ce blocage corporel résulte d’une saturation violente et déplaisante des sens. Parce que l’émotion submerge la raison, l’inertie est l’expression de la soumission de l’esprit au corps […] L’horreur, en tant que terreur sacrée, relève pour l’humanité du registre de l’impur [32].
À la lumière des témoignages et des sources cités dans mon mémoire, ainsi que de l’analyse de certains tableaux, j’ai émis l’hypothèse de points communs entre une partie des images produites par les artistes Falun Gong et le snuff, que j’ai choisi d’appeler, en reprenant la formule de Frédéric Astruc, snuff painting. La relation que ces deux entretiennent se distingue à travers des aspects tels que l’ambiguïté qui existe entre preuve et peinture ; la scénarisation ; la frontalité du spectateur avec le corps mis à mort ou torturé ; la proximité avec celui-ci ; la conjugaison des extrêmes (beauté et horreur ; dignité et horreur) ; l’atmosphère de légende urbaine et de clandestinité qui entoure les expositions des corps plastinés mais aussi l’évènement L’Art de Zhen Shan Ren.
Les personnes non-affiliées interrogées sur l’exposition ont manifesté une certaine réserve à l’égard de l’exposition, voire un malaise. Un temps de réflexion leur a été nécessaire avant d’accepter l’échange proposé.
C’est la peur qui ressort d’un échange avec une adepte impliquée dans l’organisation de l’exposition qui s’est tenue en France en juillet 2024. Elle avait proposé initialement une rencontre en personne pour un entretien, persuadée que son téléphone est mis sur écoute par le gouvernement chinois depuis des années. Cependant, après un appel téléphonique au responsable de l’association Falun Dafa France, l’adepte n’a plus souhaité être contactée, car ses responsables lui auraient répondu qu’ils ne me connaissaient pas.
La peur est diffusée directement par le leader, Li Hongzhi, qui évoque un contexte de pression et d’intimidation affirmant que lorsque les adeptes préparent une exposition pour « clarifier la vérité », il existe le risque que le consulat chinois appelle la galerie pour la menacer d’une explosion :
Some projects can’t be discussed in big meetings, they can’t be known to everyone. When a larger number of people know about such a project, people let down their guard. One person talks about it, and another talks about it, and before you know it those secret agents from China’s band of gangsters know about it, too. Their means of monitoring and eavesdropping on what you do are getting out of hand. Whether you have your phone turned on or off, they can [use it to] listen in on you. So for security’s sake, a lot of the things you do to save sentient beings can’t be known widely before you do them […] For example, let’s say you want to hold an art exhibit to clarify the truth, and before things start up the consulate makes a phone call to intimidate the gallery, saying, “If you let them use the gallery, you’d better watch out: there will be an explosion.” No underhanded behavior is beneath them. So with some things we can’t have a lot of people involved[33].
Dans les peintures de tortures réalisées par les adeptes Falun Gong, on remarque des corps souffrants, réalisés d’une manière réaliste, détaillée. Ces images fonctionnent comme des icônes de martyrs, offrant au regardeur ce qui est un choix visuel, une mise en scène d’un « invisible », dénonçant et en même temps sacralisant l’adepte et sa croyance. Les peintures ont aussi le but de fixer dans la mémoire collective le contraste entre la brutalité de la persécution par le PCC, inaccessible visuellement, et la pureté morale que s’attribuent eux-mêmes les adeptes. Dès lors que les images conjuguent archives photographiques, mise en scène et manipulation numérique, qui risquent d’entretenir un doute ou affaiblir la crédibilité de faits documentés, l’on peut se demander en quoi une telle démarche sert-elle au témoignage de la réalité des persécutions des adeptes en Chine ?
[1] À titre d’exemple, dans la peinture intitulée Coming For You (YiShiou Jou, Xiaoping Chen) 真 y apparaît sur une bannière, alors que dans celle intitulée Homeless (Daci Shen) le caractère 眞 est inscrit sur un papier rouge.
[2] « Home », The Art of Zhen Shan Ren consulté le 19 mars 2026. http://zhenshanren.com/.
[3] « NTD Television 9 Competitions | Painting Galleries »consulté le 20 mars 2026. https://oilpainting.ntdtv.com/gallery-en.html.
[4] « Home ».http://zhenshanren.com/
[5] « 2025 the 7th NTD Figure Painting Competition | NTDTV Nine Competitions ».https://oilpainting.ntdtv.com/
[6] « Zhen Shan Ren Art », Shen Yun Collectionsconsulté le 27 mars 2026. https://www.shenyuncollections.com/pages/zhen-shan-ren-art.
[7] « Zhen Shan Ren Art ». Shen Yun Collections: https://www.shenyuncollections.com/pages/zhen-shan-ren-art
[8] « France – L’Art de Zhen Shan Ren à Quimper : Une exposition “pleine de pureté et de force” »consulté le 27 octobre 2025. https://fr.clearharmony.net/articles/a116027-France-L’Art-de-Zhen-Shan-Ren-a-Quimper-Une-exposition-pleine-de-purete-et-de-force.html.
[9] « Un descendant des Medicis voit dans l’Art de Zhen Shan Ren un message d’espérance »consulté le 20 mars 2026. https://fr.clearharmony.net/articles/a117511-Un-descendant-des-Medicis-voit-dans-l’Art-de-Zhen-Shan-Ren-un-message-d’esperance.html.
[10] « NTD Global Beauty Pageant A Renaissance of Classical Beauty »consulté le 13 avril 2026. https://www.missntd.com/.
[11] vilma14. « La Beauté de l’Exposition Zhen-Shan-Ren à Figanières », Vision Times, 16 juillet 2024. https://www.visiontimes.fr/tendance/culture/beaute-exposition-zhen-shan-ren-figanieres.
[12] « France – L’Art de Zhen Shan Ren à Quimper ». https://fr.clearharmony.net/articles/a116027-France-L%E2%80%99Art-de-Zhen-Shan-Ren-a-Quimper-Une-exposition-pleine-de-purete-et-de-force.html
[13] Suzanne Durand. « Exposition internationale : L’Art de Zhen Shan Ren à la maison des associations de Toulouse », The Epoch Times, 24 septembre 2022. https://www.epochtimes.fr/exposition-internationale-lart-de-zhen-shan-ren-a-la-maison-des-associations-a-toulouse-2116641.html.
[14] Christine Modock « Regards sur Marignane ». https://www.visiontimes.fr/actualite/france/regards-sur-marignane-lexposition-zhen-shan-ren-une-decouverte-un-succes
[15] Karaki, L’empathie est politique, 48.
[16] Karaki, 50‑51.
[17] Karaki, 71‑73.
[18] « Clearwisdom.net – Photo Archive » consulté le 8 juillet 2026. http://photo.minghui.org/images/persecution_evidence/E_wuju_300_1.htm.
[19] « The Truth of How Daqing Practitioner Wang Bin Was Beaten to Death | Falun Dafa – Minghui.org »consulté le 8 juillet 2026. https://en.minghui.org/emh/articles/2000/11/16/6164.html.
[20] « Clearwisdom.net – Photo Archive » consulté le 8 juillet 2026. http://photo.minghui.org/images/persecution_evidence/E_wuju_300_1.htm.
[21] « Photo Evidences Showing Practitioner Liu Yufeng Beaten to Death | Falun Dafa – Minghui.org »consulté le 8 juillet 2026. https://en.minghui.org/emh/articles/2000/10/31/6347.html.
[22] « An anatomical specimen created by Professor Gunter Von Hagens is… », Getty Images, 27 juin 2002. https://www.gettyimages.ca/detail/news-photo/an-anatomical-specimen-created-by-professor-gunter-von-news-photo/858291.
[23] « “Real bodies” exhibition causes controversy in Australia », 26 avril 2018. https://www.bbc.com/news/world-australia-43902524.
[24] La Coalition internationale pour mettre fin aux abus en matière de transplantation en Chine (The International Coalition to End Transplant Abuse in China ou ETAC) se définit comme une association caritative australienne, composée d’avocats, d’universitaires, d’éthiciens, de professionnels de santé, de chercheurs et de défenseurs des droits de l’homme.
[25] ETAC. « Senators Condemn Forced Organ Harvesting in Rally at Capital Hill », The International Coalition to End Transplant Abuse in China, 22 juillet 2014. https://endtransplantabuse.org/senators-condemn-forced-organ-harvesting-in-rally-at-capital-hill/.
[26] Laurie Laufer et Marie-José Mondzain. « Quand l’image est le rien du tout Dialogue autour de Homo Spectator de Marie-José Mondzain », Champ psychosomatique 52, no 4 (2008) : 102. https://doi.org/10.3917/cpsy.052.0091.
[27] « Organ Crimes 活摘器官的罪惡 », The Art of Zhen Shan Renconsulté le 11 juillet 2026. http://zhenshanren.com/show-item/organ-crimes/.
[28] « Organ Crimes », Shen Yun Collectionsconsulté le 8 juillet 2026. https://www.shenyuncollections.com/products/organ-crimes-1.
[29] « Sweden: Art of Zhen, Shan, Ren International Exhibition Brings Light of Hope to Stockholm »consulté le 8 juillet 2026. https://en.clearharmony.net/articles/a112111-Sweden-Art-of-Zhen-Shan-Ren-International-Exhibition-Brings-Light-of-Hope-to-Stockholm.html.
[30] « The Art of Zhen Shan Ren Exhibition Held in Belgium (Part 1) | Falun Dafa – Minghui.org »consulté le 8 juillet 2026. https://en.minghui.org/html/articles/2026/1/17/232348.html.
[31] Astruc, Scheinfeigel, Thomas, Christol, Desserre, Brunel, Goudard, et Astruc, Représenter l’horreur, 110‑11.
[32] Astruc, Scheinfeigel, Thomas, Christol, Desserre, Brunel, Goudard, et Astruc, 8‑9.
[33]« Teachings at the 2004 International Conference in New York ». https://falundafa.org/eng/eng/lectures/20041121L.html




















































